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LE TRESOR DE NEUVY-EN-SULLIAS

Le cheval Page II/III L'inscription

Suite du "cheval" P III/III 


     Lors de la découverte, la plaque où figure l'inscription n'était pas fixée au socle. Cette plaque a été fixée ultérieurement sur la face avant du socle comme à l'origine (sur le petit côté, là où il y a le moins de place, sans doute pour qu'elle soit vue de tous, le cheval étant peut-être visible de face dans le fanum)
     La première analyse de l'inscription a fait penser que le cheval était une offrande dédiée à un dieu  du nom de Rudiobus (dieu gaulois qui aurait pu être assimilé au dieu romain Mars ou tout du moins qui en partage les mêmes caractéristiques).
 AVG (usto) RVDIOBO SACRVM
 CVR (ia) CASSICIATE D (e) S(ua) P (ecunia) D (edit)
 SER (vius) ESVMAGIVS SACROVIB, SER (vius) IOMAGLIVS SEVERVS
 F (aciendum)                                                      C (uraverunt)

 
Traduction : "A l'auguste Rudiobus, la curie du (Vicus) Cassiciacus a fait cette offrande en la payant de ses deniers. Servius Esumagius Sacrovir, Servius Iomaglius Serverus ont pris soin de faire exécuter ce travail". 

     Le cheval serait donc une offrande faite à un dieu nommé "Rudiobus", appellation du dieu Mars (Rudianus) dans le sud-est de la France. Rudiobo signifie aussi "le rouge, le fort" ce qui convient parfaitement au dieu de la guerre Mars, associé fréquemment au cheval, sa monture. Dans la tradition celtique, le rouge est la couleur guerrière et celle du savoir. Le cheval est porteur d'un symbole à la fois de vie et de mort, il est associé à l'immortalité des âmes, élément fondamental de la religion celtique. Mars lui-même n'est pas seulement un dieu guerrier, c'est aussi un dieu dispensateur de richesse, protecteur de la nature et de la vie : en aidant à vaincre, il écarte ce qui menace la prospérité, il combat les maléfices, retarde l'heure de la mort et protège les défunts dans la vie de l'au-delà. Le cheval de Neuvy serait donc un symbole, un attribut de Mars, sans doute assimilé à la vieille divinité celtique Teutates, dieu le plus honoré de la Gaule romaine.
Nos ancêtres n'adoraient pas des animaux, mais des animaux pouvaient personnifier des dieux.
     Dans ce sens, on peut dire que l'offrande du cheval a pour but d'assurer à ses donateurs, et à la communauté qu'ils représentent, la protection divine du dieu Mars en ce monde (la prospérité) et dans l'autre monde (l'immortalité).
      Certains ont pensé que le Vicus (petite ville) Cassiacus était le domaine qui s'étendait autour du sanctuaire du dieu Mars-Rudiobus et que le trésor était le mobilier sacré de ce temple, d'autant plus que l'on a retrouvé sur le territoire même de Neuvy-en-Sullias deux lieux-dits "Chassis" que l'on peut rapprocher de l'adjectif latin "cassiacus". Mais pour suivre cette interprétation, il faudrait trouver une explication au caractère très hétéroclite du trésor (la diversité des donateurs, sur une longue période, suffit-elle comme explication?)

     Une nouvelle traduction de l'inscription (d'après Jacques L. PONS) montrerait que le cheval a été dédié conjointement au dieu gaulois Esus et au dieu romain Jupiter.
L'inscription est en sabir celto-latin, elle comporte cinq mots gaulois (en gras dans le texte ci-dessous)
AVG. (ustis) RVDIOBO. SACRVM
 CVR (ator) CASSICI ATE  D (e) S(ua) P (ecunia) D (edit)
 SER (viens) ESV MAG(n)VS SACROVIB.(is)
 SER (viens) I 'ovi) O (ptimo) MAGI(n)VS SEVERVS
 F (aciendum)                                                      C (uraverunt)
 
Traduction : "Aux augustes dieux suprêmes/L'administrateur de l'espace cultuel a fait cette offrande à ses fais/Le Grand Servant d'Esus SAGROVIBIS et le Grand Servant de Jupiter Très Bienfaisant SEVERUS/Se sont chargés de la réalisation".

     Ici, il n'est donc plus question du dieu "Rudiobus" et l'assimilation au dieu Mars n'a plus lieu d'être. En revanche, le dieu gaulois Esus fait son apparition.
Pour prendre connaissance des justifications de cette nouvelle lecture, se reporter à l'article "Vestiges du vocabulaire gaulois dans les sources antiques de l'histoire de l'Orléanais" par Jacques L. Pons (B.S.AO, Nouvelle série,Tome XIII N° 109).
     On peut lire dans ce même ouvrage (p 29 et 30), en conclusion de l'étude de l'inscription :
 "Une collaboration politico-religieuse
L'inscription de Neuvy-en-Sullias nous fait deviner pas mal de choses sur la romanisation systématique des Gaulois annexés.
     D'abord, que l'occupant favorisait les pratiques religieuses et sociales des populations soumises, telles que leur goût pour le sport hippique et pour les festivités agrestes. Ils voulaient, néanmoins insinuer la romanité dans ces habitudes locales : le curator du centre cultuel paye ainsi un splendide cheval de bronze comme les Romains en offraient à Jupiter.
     Ensuite, que les dieux gaulois étaient systématiquement assimilés à des dieux romains. On a parlé longtemps de l'interpretatio romana des divinités celtiques. On admet plutôt aujourd'hui qu'il y a eu interpretatio gallica des dieux importés d'Italie. Car les Gaulois honoraient des divinités plutôt abstraites. Il les ont romanisées non sans quelques coups de pouce et l'on doit ajouter non sans ironie ou, du moins, non sans humour (3).
     En tout cas, à Neuvy-en-Sullias, l'assimilation des deux religions est affirmée avec véhémence : le dieu suprême (et bienfaisant) des Gaulois (Esus) est honoré comme Jupiter Optimus.
     Mais n'y aurait-il pas, malgré tout, une petite fissure entre les cultes respectifs de ces deux dieux ? On est forcé de constater que le prêtre de la divinité celtique a un nom gaulois et que le prêtre du dieu importé a un nom romain : Sagrovibis est chargé d'honorer Esus et Severus d'honorer I (ovi). Il y aurait plutôt juxtaposition de deux coutumes religieuses que complète assimilation.
      Notons, par ailleurs, que le gérant du centre a su faire ressortir la dignité de ces deux hiérarques campagnards : il prend la peine de les nommer tous deux alors que lui-même, qui a fourni l'argent, reste dans l'anonymat.

3. Voici, entre une demi-douzaine, un exemple de ces plaisanteries théologiques : les Romains avaient décidé que la divinité celtique Belisama était la déesse Minerve. L'inscription de CIL, XIII 8, trouvée à Saint-Lizier (Ariège) et citée par P -Y Lambert (op. cit., p.85), porte MINERVAE BELISAMAE SACRVM, "consacré à Minerve Belisama". On lit d'autre part dans S. Deyts (op. cit., p.48) l'inscription DEAE ARTIO (en réalité : artiom ou artion, la nasale finale étant souvent escamotée). Traduction (pour les Romains) : "à la déesse des arts", c'est-à-dire "à Minerve, Dea Artium". Mais la divinité est représentée avec un ours, car, en gaulois, artiom /artion signifie "des ours".
Date de rédaction  : 2000

Ce que nous apprend l'étude scientifique (2003-2006)

     La traduction de l'inscription par P. Mantellier serait bonne et il y aurait peu d'éléments à reprendre. Toutefois, il y a encore des incertitudes sur certains mots, compte tenu notamment du fait que le graveur de l'inscription a dû commettre quelques erreurs orthographiques.
     Il est à remarquer que l'inscription utilise trois modules de lettres en taille décroissante, selon la progression des lignes. La mise en page est remarquable mais l'exécution est un peu hésitante, les lettres de la dernière ligne sont très resserrées par manque de place. Chaque ligne concerne un groupe d'acteurs.
     - La première ligne précise le théonyme (le dieu destinataire de l'offrande) RVDIOBO encadré par le qualificatif de la divinité AVG (augusto) et l'attribut de l'objet de la dédicace SACRUM (comme objet consacré). Le cheval est donc la propriété inviolable (sacrum) d'une divinité puissante (augusto) qui lui assure protection.
     - La deuxième ligne donne le nom de l'institution qui a effectué la dédicace CUR CASSICIATE (la curia cassiciate) suivi de DSPD (De Sua Pecunia Dedit = a offert, de ses deniers).
Les deux premières lignes peuvent donc être traduites ainsi : "La Curie de Cassicion a donné à ses frais, (cet objet) au divin Rudiobus, comme un objet à lui consacré".
     - La troisième et la quatrième lignes précisent les noms des deux personnes chargées de veiller à l'exécution de la décision (les curatores) suivis de FC (ont fait faire). Les curateurs sont nommés par trois noms, signe de citoyenneté romaine. Il s'agit vraisemblablement des deux principaux magistrats municipaux (les duo-viri ) élus par la curia (sorte de conseil municipal). On peut toutefois s'interroger si dans un aussi petit village comme Neuvy ces institutions sont réelles ou fictives.

Les noms des curatores (en vert l'inscription originale, en jaune la correction probable suite aux erreurs de gravure)
Prénom Gentilice Cognomen
 SER.  Ser. (Servius) ESUMAGIVS  Esumag(l)ius SACROVIB   Sacrovi <r>
SER  Ser < . > (Servius)  IOMAGLIVS  <R> iomaglius SEVERUS    S Serviusverus

     L'inscription, dans sa totalité, peut être traduite ainsi : "La Curie de Cassicion a décidé d'offrir à ses frais, au divin Rudiobus (cet objet), qui lui est consacré". Servius Esumag(l)ius Sacrovir et Servius (R)iomaglius Severus ont veillé à l'exécution de cette décision".

      L'inscription est latine mais en conservant le nom d'un dieu celte elle témoigne de l'attachement des Gaulois à leurs dieux ancestraux en pleine romanisation (les curateurs sont fraîchement citoyens romains). La curie de Cassicion1 a donc financé collectivement l'achat d'un cheval de bronze destiné au culte du dieu Rudiobus2. Ce dieu pourrait être le dieu tutélaire de cette communauté, dieu "rouge", donc probablement militaire qui pourrait être identifié à Teutatès le prototype des dieux tutélaires locaux. De plus, ce mot dérive d'un terme signifiant "cheval".
     Il est à noter ici le caractère très local de cette curie3 qui est un rassemblement d'individus constitué avant l'occupation romaine et qui continue ses activités librement sous la romanisation.

1 la localité de Cassicion n'est pas connue, mais elle pourrait se retrouver dans Chassis ou Chacy, hameau de la commune de Neuvy. De plus, ce mot dérive d'un terme signifiant "cheval". La localité pratiquait peut-être l'élevage du cheval, d'où l'offrande.

2 Cette mention du dieu Rudiobus est la seule connue à ce jour. La racine celtique du mot signifie "rouge", couleur associée à la guerre, ce qui ferait du dieu local un dieu guerrier, équivalent au dieu de la guerre romain, Mars.

3 Ce n'est pas la civitate qui décide ici, mais la curie

Source principale "Le cheval et la danseuse" Pierre-Yves Lambert - p 100 à 109 . Se rapporter à cet article pour avoir plus de détails.

Date de rédaction  : 2008

L'inscription du socle selon P. Mantellier (1865)
Mémoire sur les BRONZES ANTIQUES de Neuvy-en-Sullias (P. Mantellier)
VII INSCRIPTION DU SOCLE DU CHEVAL.

    Cette inscription, que je donne en fac simile planche IV, est ainsi conçue :
AVG. RVDIOBO SACRVM
CVR.  CASSICIATE  D.  S.  P.  D
SER. ESVMAGIVS SACROVIB SERIOMAGLIVS SEVERVS

       F                                            C

    La lecture de la première ligne : Augusto  Rudiobo  sacrum, est acceptée, et dans le mot Rudiobo on s'accorde à reconnaître le nom d'une divinité topique, nom jusqu'à présent inconnu.
    L'adjonction du titre d'Auguste ne fournit matière à aucune observation. Il est à noter, cependant, que d'ordinaire ce litre suit le nom du dieu : Marti Augusto, Mercurio Augusto ; telle est la formule généralement adoptée sur les médailles et dans les inscriptions lapidaires. Ici le titre d'Auguste précède le nom du dieu, au lieu de le suivre, et il semblerait que dans la région orléanaise ce mode de style épigraphique était d'un usage habituel. On le retrouve sur une inscription lapidaire retirée de la fontaine de l'Étuvée, à quatre kilomètres d'Orléans :

AVG. ACIONNAE
SACRVM
CAPILLVS. ILLIO
MARI.  F  PORTCM
CVM SUIS ORNA
MENTIS. V. S. L. M
Augustœ Acionnœ
sacrum
Capillus Illio-
mari filius porticum
um suis orna-
mentis votum solvit libens merito (1),

(1) Du musée historique de l'Orléanais, publiée par : JOLLOIS, Notice sur la fontaine de l'Étuvée ; GREPPO, Études arch. sur les eaux thermales de la Gaule, p 258 ; ORELLI, 1955 ; ROACH SCHMIT, Some antiquities of France.

et sur deux  inscriptions conservées à  Suèvres (Loir-et-Cher), ville riveraine de la Loire comme Orléans et Neuvy :

I.
AVGAPOLLINIS
COSMISLVCAN
D S P
Augusto Apollini sacrum
Cosmis Lucani (filius)
de  suâ pecuniâ  dedit.

II.
AVGAPOLLINIS
C 0 S M IS L V C A N
FIL    D    S      C      D
Augusto Apollini sacrum
Cosmis Lucani
filius de suâ pecuniâ dedit (1).

 (1) Ces deux inscriptions sont encastrées dans le mur de la sacristie de la chapelle de Saint-Lubin, à Suèvres. Elles ont été publiées par : CAYLUS, Recueil d'antiquités, t. IV, p. 374 ; DUCHALAIS, Recherches sur les antiquités de la ville de Suèvres, au tome Ier des Mém. de la Société archéol. de l'Orléanais ; le général CHEULY, au tome 1er de la Revue archéologique, nouvelle série, p. 101.

    On ne peut s'empêcher d'être frappé en rencontrant sur chacun de ces quatre monuments, les seuls monuments dédiés à des divinités augustes que le territoire de l'ancienne province d'Orléanais a jusqu'ici fournis, une rédaction qui se présente rarement, sur les monuments découverts dans d'autres contrées. Sur sept inscriptions dédicatoires à des divinités augustes que le musée de Lyon possède, on ne la rencontre que trois fois (2). Dans les recueils généraux d'inscriptions, elle n'existe qu'en proportion beaucoup plus faible.

 (2) DE BOISSIEU, Inscript, ant. de Lyon.

   La lecture de la seconde ligne présente des difficultés. Plusieurs interprétations ont été proposées (3). Il semble qu'un parti définitif n'a pas encore été pris.

(3) PILLON, Relation d'une visite aux antiquités de Neuvy, Bull. de la Soc. arch. de l'Orléanais, t. III, p. 404 ; — HUILLARD-BRÉOLLES, Essai d'explication, Rev. arch., déc. 1862 ; — MONIN, Monuments des anciens idiomes gaulois, p. 280;—HENZEN, Bull. de l'Institut archéol.  de Rome, 1863, p. 9-10; — CONESTABILE, notice insérée au Bull. de la Société arch. de l'Orléanais, l°r trim. 1863, p. 78.

    Mais l'opinion la plus accréditée tend à retrouver dans l'abréviation Cur le prœnomen, dans le mot Cassiciate le nomen d'un fondateur ou d'une fondatrice, et à lire : Curtins, Cwius, Curia Cassiciate de sua pecuniâ dedicavit.
    Sans m'élever contre cette lecture, je veux faire observer que dans les bassins du Rhône et de la Loire les noms gallo-romains commençant par la syllabe Cur sont très rares ; 526 inscriptions et 143 marques de potiers du musée de Lyon, publiées par M. de Boissieu (1), n'en offrent que deux, ce sont les noms de Curtiluis et de Curvelius ; 275 marques de potiers, relevées par M. Tudot, sur des vases trouvés dans le département de l'Allier, n'en donnent aucune (2).

(1) Inscr. ant. de Lyon.
(2) P. 71.

   Je dois faire connaître encore qu'à vingt kilomètres du lieu où cette inscription a été trouvée est la commune de Chécy, Caciacum, Chaciacum, Checiacum, dans les chartes du moyen âge (3). Il y a certainement un rapport, une apparence de rapport tout au moins, entre ce nom du moyen âge et le mot gallo-romain Cassiciate de l'inscription, rapport dont on ne peut se dispenser de tenir compte dans une interprétation. J'ajoute que Chécy est un lieu que les Gaulois et les Romains ont habité. On y découvre des antiquités celtiques et des antiquités gallo-romaines (4).

(3) Chartes de Louis-le-Gros, 1112,1129, confirmées par Louis VII, 1159,1172, mss. Bibl. d'Orléans, fonds Polluche.
(4) V. ci-dessous la légende de la planche I, V°, Chécy,

    Les deux dernières lignes de l'inscription n'ont donné lieu à aucune discussion. On paraît être d'accord pour lire :
Servi Esumagius Sacrovib (pour Sacrovir) Seriomaglius Severuss faciendum curaverunt.

LE TRESOR DE NEUVY-EN-SULLIAS

Le cheval - Page II/III

Suite du "cheval" P III/III 


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