LES TOMBEAUX - LES HYPOGEES - La vallée des Artisans.

Le village des ouvriers : Page 3/21.
Les Hommes de Deir el-Médineh : organisation du travail - pratiques religieuses et vie quotidienne.

Des artistes au service de la Mâat
Les Egyptologues n'emploient pas le mot "artistes" pour ces hommes de ce village qui en étaient de véritables car l'Egypte pharaonique ignore ce terme. De même la notion d'art pour l'art n'a pas de sens dans la mentalité égyptienne de cette époque. L'art avait un but uniquement utilitaire : servir la Mâat et son ordonnateur, Pharaon, seul intermédiaire entre les dieux et les hommes. Selon B. Mathieu, la Mâat est "une règle de vie sociale érigée en principe cosmologique par la volonté du pouvoir politique". Les artisans, en mettant leurs compétences au service du concept fondamental de la Mâat, avaient sans doute le sentiment d'appartenir à un groupe privilégié. En préparant la demeure éternelle du pharaon, les artisans jouaient un rôle social et faisaient un acte de civisme, ils concouraient au maintien du monde organisé. D'ailleurs, ils faisaient toujours précéder leur nom de l'expression "sédjém ash ém Sét Mâat" que l'on traduit mot à mot par "celui qui entend l'appel au siège de la Mâat", c'est-à-dire "Serviteur dans la Place de Vérité" (Maât est le le nom de la déesse qui personnifie la Justice et la Vérité).

"La Tombe"                                         
Dans les textes administratifs écrits en hiératique, le "siège de la Mâat" a pour équivalent le vocable "la Tombe". La tombe est l'étape ultime ou le pharaon se confond avec la Mâat, c'est aussi le nom1 de l'association qui regroupe tous les artisans de Deir el Médineh (une soixantaine environ). Ils étaient choisis par le vizir parmi des familles qui se transmettaient leur savoir-faire de génération en génération (très vite leur fonction devint héréditaire). "La tombe", comparée à un bateau, était divisée en deux équipes dirigées chacune par un capitaine, l'une de bâbord, l'autre de tribord. Chaque équipe travaillait sur une moitié de la tombe à décorer. Le scribe de la tombe, généralement aidé de ses fils, tenait le registre du travail accompli, des absences, des salaires... Pour cela, il prenait journellement des notes en hiératique sur des ostraca qui étaient ensuite remises au propre sur des papyrus presque tous disparus aujourd'hui.
Les ouvriers travaillaient huit jours de suite puis avaient deux jours de repos, en fin d'année ils avaient droit à cinq jours de congés en plus. Mais les excuses pour ne pas travailler ne manquaient pas : recevoir, ses parents, soigner son oeil malade, fabriquer une porte pour sa maison et même se remettre d'une beuverie...
Le travail devait être soigneusement planifié afin que les différents corps de métier se succèdent dans l'ordre : les carriers commençaient à préparer les parois des tombes. Ensuite, les dessinateurs, sous le contrôle des scribes et des contremaîtres, traçaient en rouge les différentes scènes qui étaient corrigées à l'encre noire. Les sculpteurs pouvaient alors donner un léger relief à l'ensemble avant que les peintres appliquent les couleurs.

le nom1 : l'appellation complète était "La Grande et Auguste Tombe de millions d'années de Pharaon, vie, santé, force à l'occident de Thèbes".

Des pratiques religieuses originales
Ces ouvriers, chargés de recopier les textes sacrés dans les tombes, avaient du fait de leur métier des connaissances religieuses développées, si bien qu'ils se passaient de prêtres pour desservir les nombreuses chapelles du village. Beaucoup savaient lire et écrire en cursive, ce qui était exceptionnel à cette époque pour cette catégorie sociale. Ainsi, ils inscrivaient leurs comptes, leurs textes juridiques, leur correspondance privée sur des ostraca. Ces dernier nous ont permis d'apprendre que ces artisans se distinguaient aussi dans leurs pratiques religieuses, ils priaient pour eux et non pour le maintien de l'équilibre cosmique comme tous les Egyptiens. Cette individualisme s'explique par le fait que bon nombre d'ouvriers étaient d'origine asiatique, ils adoraient d'ailleurs des divinités étrangères, un dieu syro-palestinien par exemple. Ils avaient aussi tendance à adorer davantage les dieux secondaires que les grands dieux nationaux, ainsi ils considéraient Aménophis Ier et sa mère Néfertari comme les saints patrons de leur village, ils les représentaient en statues en bois et les interrogeaient sur leur devenir comme le feront plus tard les Grecs avec la pythie à Delphes. Les artisans avaient aussi le culte de l'oreille qu'ils sculptaient en trois dimensions sur des stèles pour les déposer au pied des sanctuaires afin de favoriser l'écoute des divinités d'une manière directe, sans intermédiaire. La déesse Méresger, "celle qui aime le silence", protectrice de la nécropole thébaine, représentée sous la forme d'un serpent ou d'une femme coiffée d'un serpent était particulièrement vénérée.
Si le village de Deir el-Médineh nous dévoile des formes inconnues de piété personnelle, il ne faudrait pas cependant en conclure que ces mêmes attitudes religieuses étaient absentes dans le reste de l'Egypte, il y avait sans doute de nombreux villages qui adoraient des dieux locaux, seulement on n'a pas retrouvé ailleurs de vestiges de ces cultes populaires modestes et sans doute construits moins durablement. Certes quelques dieux du panthéon national, tels Amon, Hathor, Ptah, étaient aussi adorés à Deir el-Médineh mais ils sont alors empreints de caractères nouveaux : les notions de faute, de péché, de souffrance, de pénitence, de pardon ne se rencontrent que dans le village des artisans.

La première grève du monde connue
On connaît aussi beaucoup d'autres détails de la vie quotidienne des artisans de Deir El-Médinet, notamment les plaintes qu'ils formulaient au vizir quand leurs salaires, sous forme de céréales, n'avaient pas été versés à temps : "... que mon seigneur apprenne que les ouvriers de la nécropole sont dans le dénuement le plus extrême. Les pierres ne sont pas légères à porter! On a supprimé un sac et demi d'orge pour donner à la place un sac et demi de saleté..." Ils se plaignent aussi de n'avoir reçu ni les vêtements, ni les sandales de bois, ni la vaisselle auxquels ils ont droit.
Sous Ramsès III, vers 1160 av JC, les ouvriers sont dans le dénuement, ils se révoltent et décident de cesser le travail malgré l'intervention des contremaîtres et du scribe. Un papyrus raconte cet épisode,  "ils s'assirent derrière le temple funéraire de Thoutmosis III... et ils passèrent tout le jour en cet endroit". Finalement les premiers grévistes eurent gain de cause "on leur distribua les rations du mois précédent".
A ces problèmes sociaux s'ajoutent les soucis quotidiens :
- L'un se plaint de l'infidélité de sa femme : "J'ai trouvé l'ouvrier Merisekhmet couché avec ma femme,le quatrième mois de l'été, jour quatre. Je sortis pour le dénoncer aux magistrats qui m'ont fait donner cent coups de bâtons".
- Une autre se plaint du manque de reconnaissance de ses enfants : "J'ai élevé huit enfants et je leur ai donné tout ce dont ils avaient besoin. Mais je vieillis et ils ne prennent pas soin de moi".

Des hommes plein d'humour et qui aiment la vie
Les fêtes, religieuses ou familiales étaient nombreuses, elles s'accompagnaient de danses chants et musique. Les ostraca montrent que les artisans n'hésitaient pas à se moquer de leurs maîtres, on y voit, par dérision, un pharaon s'afférant à la réparation d'un filet de pêche. Les animaux sont les héros de fables décrivant un monde à l'envers : les chats deviennent les esclaves des souris, ou ils sont les gardiens du troupeau d'oies. Les scènes à connotation sexuelle sont nombreuses.

En 2002 et 2003 trois expositions à Paris, Bruxelles et Turin ont magnifiquement présenté les apports des fouilles archéologiques conduites dans ce village. Ces pages ont été réalisées en grande partie grâce à cette exposition et son catalogue "Les artistes de Pharaon".
A voir pages suivantes.

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