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Aquae Segetae : la voie d'orléans à Sens

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"Les voies antiques de l'orléanais" (Civitas Aurelianorum) - Jacques Soyer - 1971 (Bulletin de la Société Archéologique et historique de l'orléanais)

PREMIÈRE PARTIE
VOIES SORTANT D'ORLÉANS

1. — la voie  d''orléans a Sens (Agedincum).

Puisque, à la fin de l'Empire, Sens (Agedincum), chef-lieu de la civitas Senonum, était devenu métropole de la provincia Lugdunensis quarta ou Senonia1, dont dépendait la civitas Aurelianorum, c'est par la route conduisant de Cenabum à Agedincum que je commencerai cette étude, car cette voie était incontestablement de premier ordre, tant au point de vue stratégique qu'au point de vue politique, administratif et commercial.
    Cette voie, qui est indiquée sur la Table de Peutinger, sort d'Orléans par la porte orientale, appelée au moyen âge « Porte-Bourgogne » (porta Burgundiae)2, et se confond, jusqu'à la hauteur de l'ancienne abbaye de Saint-Loup, avec la voie d'Orléans à Autun. Là, elle bifurque, remonte vers le nord-est et se confond avec la route d'Orléans à Pithiviers, jusqu'au lieu dit Coquille, après être passée à l'Orme-du-Martroi, sur le territoire de la commune de Saint-Jean-de-Braye3, puis, sous le vocable de « route des Barres », se dirige sur le Pont-de-Boigny4, passe au hameau des

1. Auguste Longnon, Atlas historique de la France, p. 14 et 16.
2. G. Vignat. Cartulaire du chapitre de Saint-Avit d'Orléans (Orléans, 1886), p. 143. — Le tracé de cette voie sur la Carte des points du département du Loiret sur lesquels ont été trouvés des restes de constructions celtiques ou gallo-romaines, dressée par Mantellier (Atlas du tome IX des Mém. de la Soc. arch. de l'Orléanais, 1866), est quelque peu fantaisiste. L'autre route indiquée sur la même carte et allant de Sens à Orléans par Triguères, Montbouy, Sury-aux-Bois et Ingrannes est imaginaire : son tracé est dû à D'Anville, op. cit., p. 189-190.
3. Gant. d'Orléans Nord-Est. — Sur le mot martroi, qui rappelle l'existence d'un très ancien cimetière, voir mon Étude sur l'origine des toponymes « martroi » et « martres » (extrait de la Revue des Études anciennes, t. XXVII, 1925).
4. Comm. de Boigny-sur-Bionne, cant. d'Orléans Nord-Est.

 


 

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Epouesses, ensuite, sous le nom d' ancienne voie romaine » (3) que lui donne encore la carte d'état-major (tirage de 1885), au hameau des Barres, où il y avait au moyen âge une maladrerie1, sert de limite à la commune de Vennecy2, sous le nom de « chemin blanc3 », se confond avec la route d'Orléans à Traînou4, passe un peu au sud-est du bourg de Traînou, sous le nom de « chemin de Saint-Mathurin », ou d' « ancienne voie romaine », puis au hameau de Puiseaux, sous le nom de « chemin pavé » ou de « chemin de César5 », traverse à l'extrémité occidentale de la forêt d'Orléans le climat dit Les Vagues, passe sur le territoire de la commune de Sully-la-Chapelle6, au nord du bourg, à l'Orme-Tivet, sous le nom de « chemin pavé », et arrive à Ingrannes7, dernière localité de la civitas Aurelianorum.
     Après Ingrannes, on entrait dans la civitas Senonum : la route va se perdre actuellement dans la partie la plus étroite, à cet endroit, de la forêt, mais, entre Ingrannes et Sainte-Radegonde (ferme de la commune de Chambon-la-Forêt)8, la différence de végétation la fait nettement reconnaître sous bois9.
    Tout près de la voie, au nord, entre le hameau de Philiponnet et la Petite-Cour-Dieu, on a trouvé les vestiges d'un

1. Avec chapelle consacrée à Notre-Dame (voir R. de Maulde, Étude sur la condition forestière de l'Orléanais au moyen âge et à la Renaissance. Orléans, 1881 ; acte de 1342, p. 520).
2. Gant, de Neuville-aux-Bois.
3. Ce chemin sert un instant de limite aux communes de Traînou et de Vennecy.
4. Gomm. du cant. de Neuville-aux-Bois,
5. Ce chemin était, en effet, pavé dans tout son parcours et l'est encore particulièrement dans la forêt d'Orléans. Au dire de Champion, dans sa Notice sur Traînou, la voie romaine bifurquait au hameau de Puiseaux et un embranchement se dirigeait vers Loury en traversant le hameau de La Motte-Moreau (Bull. de la Soc. arch. et hist. de l'Orléanais, t. VII, 1878-1882, p. 337) ; autrement dit, la voie de Sens à Orléans se rattachait, à la hauteur de Loury, à la voie d'Orléans à Pithiviers, que j'étudie plus loin.
6. Gant, de Neuville-aux-Bois. — L'Orme-Tivet, et non L'Orme-Livet (graphie de la carte d'état-major), comm. de Sully-la-chapelle.
7. Comm. du cant. de Neuville-aux-Bois.
8. Gant, de Beaune-la-Rolande.
9. Voir le très important article de J. de Saint-Venant, Voie romaine dans la forêt d'Orléans (dans Bull. de la Soc. arch. et hist, de l'Orléanais, t. IX, 1887-1890, p. 370, avec plan).

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camp romain, chargé de surveiller la route et sans doute la  frontière.
    C'est, en effet, à Ingrannes même que je n'hésite pas à placer la station de Fines de la Table de Peutinger. Dans cette question, la philologie nous vient en aide : le nom d'Ingrannes (écrit aussi Ingrande aux XVII° et XVIII° siècles), comme ses variantes Aigurande, Eygurande, etc., selon les régions, provient du celtique Igoranda. Randa a le même sens, ou peu s'en faut, que le latin fines et se rattache étymologiquement à l'irlandais rand, rann, au breton rann, « partie », à l'allemand rand, au catalan randa, « bord ». Quant au premier terme du mot, sa signification n'est pas encore exactement connue.
    Julien Havet et Auguste Longnon ont été des premiers à montrer que toutes les localités de ce nom se trouvaient à la limite de deux diocèses, de deux « cités » romaines ou de deux peuples gaulois1.
    Sous l'Empire, on donna à la plupart de ces localités frontières le nom officiel de Fines, mais, chose curieuse, le nom celtique se perpétua dans le parler populaire, tandis que sa traduction latine disparut généralement. C'est ainsi que la station de Fines, qui marquait la limite entre les Pictavi (Poitevins) et les Turones (Tourangeaux), est aujourd'hui Ingrande (Vienne), et que la station de Fines, qui marquait la frontière entre les Andegavi (Angevins) et les Turones, est aujourd'hui Ingrandes (Indre-et-Loire).
     Ingrannes était du diocèse d'Orléans, tandis qu'à l'est la paroisse voisine, Chambon-la-Forêt, était du diocèse de Sens. Il est hors de doute qu'à l'époque gauloise, c'est là qu'était la limite entre les Senones et les Carnutes, limite d'ailleurs naturelle, formée par le « r'ain2 » oriental de la vaste forêt d'Orléans. Après la conquête et le démembre-

1. Pour les références, voir mon mémoire sur « Aquis Se geste » de la Table de Peutinger : son véritable emplacement, son véritable nom (extrait du Bulletin de la section de géographie du Comité des travaux historiques, année 1917. Paris, 1919, p. 16 et 17 du tirage à part ; avec tracé partiel de la voie d'Orléans à Sens).
2. Rain, en vieux français, lisière d'un bois, frontière. Ce mot est encore usité au sens de lisière d'un bois en Blésois et en Orléanais.

 

 

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ment de la civitas Carnutum, cette frontière de l'est ne subit aucune modification.
    La Table de Peutinger indique de Fines à Cenabum XV leugae, 15 lieues gauloises1, c'est-à-dire 33 kilom. 322. Or, en réalité, on compte d'Ingrannes à Orléans 26 kilom. 800. Il y a là une erreur de copiste facile à rectifier : il faut lire XII au lieu de XV, déformation facilement explicable en paléographie : le scribe a tracé non verticalement les chiffres romains II, en sorte que les bases des deux I ont fini par se rencontrer et donner naissance à un V. XII leugae = 26 kil. 658.
    Il est hors de mon sujet de suivre cette voie jusqu'à Sens. Au reste, je l'ai décrite entièrement en 1917 dans le Bulletin de géographie du Comité des Travaux historiques et scientifiques2. Je me bornerai à dire que la route, qui se dirigeait jusqu'ici vers le nord-est, fait à Nancray3 un coude très prononcé vers l'est et va dès lors presqu'en ligne droite jusqu'à Sens sous les noms de « chemin de César », « chemin de Jules César », ou « grand chemin de César », « chemin chaussé », « chemin perré », « haut chemin », « ancien chemin des Romains », « grand chemin de Sens à Orléans4 », en passant par (6)    Batilly-en-Gâtinais, Sceaux-du-Gâtinais, bourg près duquel (exactement au Préau) se trouvait un lieu de pèlerinage gallo-romain très important5, indiqué sur la Table de Peutinger sous le vocable d'Aquis Segeste, qu'il faut rectifier en Aquis Segetae (Segeta était une divinité gauloise de la santé). Le théâtre qu'on y a découvert pouvait contenir de 13,000 à 14,000 spectateurs.
    Au delà de Sceaux, la voie sert de limite méridionale à la commune de Château-Landon (Seine-et-Marne), franchit le

1. La lieue gauloise (leuga ou leuca] = 2,221m50 ; le mille romain = 1,481 mètres.
2. « Aquis Se geste » de la Table de Peutinger : son véritable emplacement, son véritable nom (avec une carte), mémoire déjà cité.
3. Nancray, cant. de Beaune-la-Rolande ; Batilly-en-Gâtinais, cant. de Beaune-la-Rolande ; Sceaux-du-Gâtinais, cant. de Ferrières (Loiret).
4. L'expression « grand chemain de Sens à Orléans » se trouve dans un acte de 1668 (arch. dép. du Loiret, E, famille Juillien, de Nargis).
5. Il y avait au Préau (ou Le Pré-haut) une source sacrée.

 

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Loing à Dordives (Loiret)1 et se dirige par Bransles2 et St Valérien sur Sens (Yonne)3.
    Si, du côté d'Orléans, elle a pris un instant le nom de "chemin de Saint-Mathurin4", il ne faut pas s'en étonner, par cette voie que les Orléanais allaient jadis au pèlerinage de Saint-Mathurin à
   Larchant (Seine-et-Marne) ; il leur était facile de trouver à la hauteur de Sceaux-.ais ou de Château-Landon des chemins conduisant au lieu sacré.
    La route que je viens d'étudier partiellement fut celle, ou à peu près, que suivit César en 52 avant l'ère chrétienne, se de Sens chez les Carnutes pour s'emparer de Cenabum et de passer de là chez les Bituriges (Berrichons)5. Aussi la grande voie des invasions barbares dans l'Orléanais, car elle n'est, en réalité, qu'un fragment de la route qui, partant de Trêves en Germanie, passait à Metz, Châlons-sur-Marne, Troyes et Sens6. Cette voie que suivit Attila en 451 pour venir assiéger Orléans ; c'est ce chemin que, moins heureux que Jules dut rebrousser précipitamment pour battre en retraite dans la direction de Troyes et faire anéantir par les

1. Cant. de Ferrières-en-Gâtinais
2. Comm de Seine-et-Marne.
3. On trouvera, dans le mémoire sur Les voies romaines qui traversent le département de l'Yonne, par Quantin et Boucheron (Bull. de la Soc. des at. de l'Yonne, année 1864), deux profils de cette route à Villeroy et à Fouchères, près de Saint-Valérien (planche IX). La description de la route est sans valeur pour le Loiret.
4. Un plan des archives du Loiret, XVII° siècle (album VII, n° 37 bis), indique le chemin de Saint-Mathurin » passant par Saint-Loup, Saint-Jean-de-Braye, Vaumimbert, la commanderie de Boigny, Les Barres, Sully-la-Chapelle, Ingranne, Baignault (un peu au sud de Chambon), Nancray. Dès cette époque, il n'était plus possible d'aller à voie romaine, en partie détruite, et dont un fragment en 1648 sous le nom de « grand chemin d'Orléans à Ingrande » (arch. bum VIII, n° 3). En 1755, on la nomme « chaussée de Boigny », «route d'Orléans dans la Forêt » (arch. du Loiret, G 349).
5. Voir mon mémoire Identification de « Vellaunodunum, oppidum Senonum » (extrait du Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, année 1921. Paris, 1923).
6. C'est ce qu'a très bien remarqué M. F. Lot, La grande invasion normande de 866-862 (dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. LIX, 1908, p. 59, note 1).

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troupes d'Aétius près de cette ville, dans les plaines champenoises, sa formidable armée de Huns1.
    Il est à noter qu'à cette route d'Orléans à Sens se joignait près de Chambon (localité de la civitas Senonum, je l'ai déjà dit une autre route qui, par Chilleurs-aux-Bois, aboutissait


(Même échelle pour les croquis suivants.)

à la voie d'Orléans à Pithiviers, dont je parlerai plus loin.
     Un fragment de cette route de Chambon à Chilleurs-aux-Bois porte près de Courcy-aux-Loges2 le très curieux nom de « chemin de Barbary3 », qui rappelle le « chemin de la Barbarie », voie romaine près de Reims, dont Hincmar, vers 860, nous a expliqué l'origine

1. Voir mon mémoire cité plus haut, Identification de « Vellaunodunum, oppidum Senonum », p. 13 du tirage à part (avec tracé partiel de la voie romaine de Sens à Orléans).
2. Comm. du cant. de Pithiviers.
3. Je n'ai trouvé mention de ce chemin que sur le plan cadastral.

 

 


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