Le recrutement des troupes vénitiennes dans "Athènes aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles"  (p 68 à 70). Le comte de Laborde

Ces guerres étant considérées connue saintes, parce qu'elles se faisaient contre le Turc, les gouvernements chrétiens accordaient l'enrôlement sur leur territoire, et de tous les côtés accouraient les volontaires. En 1684, la Suède et le nord de l'Allemagne fournirent plus d'hommes que l'Italie, la Suisse et la France réunies.
L'existence factice de Venise faussait ainsi son organisation militaire. La constitution républicaine s'opposait à la création d'une armée régulière et permanente; puissante à l'extérieur, cette armée fût devenue à l'intérieur un danger pour la liberté. On se bornait donc, eu temps de paix, à organiser quelques milices qu'on nommait cernides, recrutées dans les villes de la Lombardie, mais c'étaient des troupes de parade qu'on faisait promener dans la ville aux jours des grandes fêtes. Si par exception, aux époques de grandes calamités, elles étaient envoyées contre les ennemis du dehors, elles y allaient avec résignation, mais sans décision, sans tempérament militaire, partant sans succès. La noblesse vénitienne elle-même avait abandonné l'armée de terre, non par crainte d'en partager les dangers, mais rebutée par l'égalité dans l'avancement et par le contact de la camaraderie militaire. Elle s'était portée tout entière dans la marine, où tous les grades lui étaient réservés, pliant ainsi ses habitudes efféminées au service de mer, parce qu'elle y trouvait, dans des vaisseaux bien aménagés, bien approvisionnés, ses aises et un commandement d'autant plus facile à exercer qu'il était plus indépendant.

L'armée de terre se recrutait donc hors de Venise, parmi les volontaires de tous les pays. Ce procédé, qui n'avait rien d'étrange au moyen âge, à l'époque où l'organisation militaire du monde entier reposait encore sur cette base fragile, alors que l'homme de guerre se vendait corps et âme, sans considération comme sans enthousiasme pour la cause qu'il servait, devait plus tard devenir un signe de faiblesse et une cause d'abaissement en face des armées permanentes animées de l'esprit patriotique. Vis-à-vis des Turcs, et en 1684, cet inconvénient ne s'offrait pas encore. La république de Venise en usa donc comme par le passé. Mais son armée aurait à peine mérité ce nom si elle n'avait eu pour la former que le recrutement des Capeletti sur les côtes de l'Adriatique, bonnes troupes pour combattre le Turc qu'elles haïssaient, que les levées faîtes en Toscane et en Lombardie, que l'aide du pape et les volontaires isolés qui lui arrivaient de tous côtés. Ce qui donna le nerf à son armata fut la facilité de trouver à lever dans le nord de l'Europe des régiments entiers, à enrôler des officiers de talent, des généraux même de grand renom, à arriver ainsi à composer selon ses besoins, rapidement et tout d'une pièce, une armée homogène où l'esprit militaire était déjà formé, et donnait aux opérations militaires un ensemble d'action qui est la meilleure garantie de la victoire. Je ne veux pas toutefois présenter ces troupes du Nord comme des modèles, et ces hommes, à la tournure militaire et si robustes en apparence, comme des guerriers irréprochables. L'indiscipline et les maladies eurent en Grèce facilement prise sur leur molle constitution, et Morosini, qui se plaint souvent de payer bien cher leurs services et d'avoir sans cesse à lutter contre leur insubordination ', les accuse formellement d'avoir lâché pied devant l'ennemi à la bataille de Patras 2.

"Athènes aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles"  Le comte de Laborde p 68 à 70